Rupture BICAFRES® : quand une pénurie devient une opportunité de mission pour l'officine

La rupture d'approvisionnement de BICAFRES® (bicarbonate de sodium gastro-résistant, THERADIAL) met sous pression les officines et leurs patients dialysés. Mais elle illustre aussi comment une crise de stock bien gérée peut valoriser le rôle-clé du pharmacien - et ses honoraires.

Contexte

BICAFRES® est une spécialité à base de bicarbonate de sodium en gélules gastro-résistantes, commercialisée par le laboratoire THERADIAL, principalement indiquée dans la correction de l'acidose métabolique chez les patients insuffisants rénaux chroniques, notamment ceux traités par dialyse. Il s'agit d'un médicament à prescription médicale obligatoire, remboursé par l'Assurance Maladie, sans alternative directe disponible en l'état dans la nomenclature française. L'USPO a publié le 4 août 2026 un communiqué alertant sur cette rupture et demandant des mesures conservatoires pour garantir la continuité de prise en charge. Ce type de tension d'approvisionnement n'est pas isolé : selon l'ANSM, le nombre de signalements de ruptures ou de risques de rupture de médicaments d'intérêt thérapeutique majeur (MITM) a considérablement augmenté ces dernières années, témoignant d'une progression importante sur la décennie écoulée. Les officines sont en première ligne : c'est à elles que le patient se présente, prescription en main, pour un médicament introuvable. La gestion de cette situation engage la responsabilité pharmaceutique - et représente une charge de travail réelle, non systématiquement rémunérée.

Analyse business

La rupture de BICAFRES® cristallise trois enjeux business que tout titulaire doit avoir en tête.

1. Un stock à sécuriser en urgence - et à tracer. Dès qu'une rupture de MITM est confirmée par l'ANSM, le pharmacien est tenu de signaler ses stocks disponibles via DP-Ruptures et de ne délivrer que les quantités strictement nécessaires à la continuité du traitement. Cette obligation réglementaire (article L.5121-29 du CSP) est contraignante mais elle positionne l'officine comme acteur de régulation - pas simplement comme distributeur. Chaque contact de suivi avec le patient est une opportunité d'entretien pharmaceutique non planifié, documentable.

2. L'honoraire de dispensation : le seul revenu garanti quelle que soit la situation de stock. Sur un médicament remboursé comme BICAFRES®, la rémunération de l'officine repose sur deux composantes : la marge dégressive lissée (MDL sur le PFHT) et l'honoraire de dispensation fixé par la convention pharmaceutique (avenant n°22). En rupture, si le médicament n'est pas délivré, ni la MDL ni l'honoraire ne sont perçus. L'enjeu est donc de trouver rapidement une solution alternative validée médicalement pour ne pas perdre l'acte. Mais attention : toute substitution sur un Rx non généricable (hors liste de référence) requiert un accord explicite du prescripteur.

3. Les patients concernés sont fragiles et fidèles : un capital à protéger. L'insuffisance rénale chronique touche plusieurs millions de personnes en France (Rapport REIN 2022, Agence de la Biomédecine), dont une part significative en dialyse. Ces patients sont poly-médiqués, sous suivi lourd, et viennent à l'officine souvent deux à quatre fois par mois. La rupture d'un seul médicament, mal gérée, peut fracturer la relation de confiance construite sur des mois. À l'inverse, une gestion proactive - appel du patient avant qu'il se déplace, contact du prescripteur pour adapter l'ordonnance, recherche d'approvisionnement alternatif via grossistes-répartiteurs ou importation - consolide le positionnement de l'officine comme acteur de santé incontournable.

Sur la position syndicale : L'USPO a été le premier syndicat à prendre la parole publiquement sur cette rupture (communiqué du 4 août 2026), en demandant des mesures pour assurer la continuité des traitements. À ce jour, la FSPF n'a pas publié de communiqué spécifique sur BICAFRES® sur son site. L'UPGF ne s'est pas non plus exprimée publiquement sur ce point à la date de publication de cet article. Ces absences ne préjugent pas de leurs positions : il est courant que les syndicats interviennent à des moments différents sur une même crise de stock.

Recommandations actionnables

1. Vérifier le statut ANSM en temps réel - Consulte le portail ruptures.ansm.sante.fr dès aujourd'hui pour connaître le statut officiel de BICAFRES® (rupture déclarée, MITM, mesures conservatoires en cours) et les recommandations de gestion du stock.

2. Appeler proactivement tes patients sous BICAFRES® - Identifie-les via ton logiciel métier (historique de dispensation). Un appel préventif avant qu'ils se déplacent vaut bien mieux qu'une explication au comptoir, urgente et stressante. C'est aussi un acte tracé, valorisable.

3. Contacter le prescripteur pour une adaptation thérapeutique formalisée - En cas de rupture prolongée, une solution alternative (bicarbonate de sodium en poudre magistrale ou autre forme disponible) doit être validée par le prescripteur. Propose-toi comme initiateur de ce contact : c'est ton rôle de correspondant de santé au sens de l'avenant n°21.

4. Documenter chaque démarche dans le DP - Chaque action liée à une rupture est traçable et opposable. C'est ta protection juridique ET un argument dans les futures négociations conventionnelles sur la rémunération de la gestion des ruptures.

5. Anticiper la question de la préparation magistrale - Vérifie si ton officine est en mesure de réaliser une préparation à base de bicarbonate de sodium ou si tu dois orienter vers une PUI hospitalière partenaire. Avoir ce circuit prêt avant que le patient soit en détresse, c'est la différence entre l'officine de quartier et l'officine de référence.

Sources citees

- USPO - Communiqué rupture BICAFRES® - ANSM - Portail des ruptures de stock - Agence de la Biomédecine - Rapport REIN 2022 - Convention pharmaceutique nationale - Avenant n°22 (honoraire de dispensation)

Source : Pharm'Actus · USPO — Communiqué rupture BICAFRES®, ANSM — Portail des ruptures de stock